La signature annoncée de l’accord de libre-échange avec le Mercosur a une nouvelle fois mis en lumière à quel point le commerce international est aujourd’hui politisé. Les agriculteurs manifestent, les gouvernements hésitent et l’Europe risque, une fois de plus, de se diviser en interne à la dernière minute. En tant que consultant stratégique et expert en supply chain, j’aborde toutefois ce débat sous un autre angle : celui de l’approvisionnement stratégique et de la résilience industrielle.
De l’optimisation des coûts à la gestion des risques géopolitiques
Pendant trente ans, la gestion des chaînes d’approvisionnement s’est principalement concentrée sur l’efficacité, les coûts et le just-in-time. Ce monde n’existe plus. La géopolitique est désormais un facteur structurel de la gestion des entreprises. Les sanctions, les guerres commerciales, la pression sociétale et l’activisme ont un impact direct sur les fournisseurs, les routes logistiques et la disponibilité des matières premières.
Les entreprises sont aujourd’hui confrontées à des questions qui étaient impensables il y a dix ans. Que se passe-t-il si un fournisseur est publiquement associé à un conflit ou à des violations des droits humains ? Quel est l’impact d’un nouveau paquet de sanctions contre la Russie sur mes lignes de production ? Et que se passe-t-il si les tensions autour du Taïwan s’intensifient alors que tous mes semi-conducteurs en proviennent ?
Le Mercosur s’inscrit précisément dans cette réalité. Cet accord ne concerne pas uniquement les droits de douane ou les quotas agricoles, mais la manière dont l’Europe souhaite organiser son autonomie stratégique dans un monde instable.
Réduire la dépendance à la Chine n’est pas un slogan
Pour des secteurs tels que la chimie, la pharmacie, l’automobile et l’énergie, l’accès à des matières premières comme le nickel, le cuivre et l’aluminium est essentiel. Aujourd’hui, l’Europe en dépend largement de la Chine, directement ou indirectement. Ce n’est pas une position confortable, surtout lorsque le pouvoir économique et politique est de plus en plus utilisé comme levier.
Le Mercosur offre à l’Europe l’opportunité de diversifier ses approvisionnements. Non pas comme solution miracle, mais comme élément d’une stratégie plus large de répartition des risques. En termes de supply chain, on parle de « dual sourcing » ou de « multi sourcing » : éviter qu’une seule région ou un seul acteur ne devienne un point de blocage. Outre le Mercosur, l’Europe se tourne également vers l’Inde et l’Australie pour renforcer cette diversification. Il s’agit d’une évolution nécessaire.
Le secteur chimique comme canari dans la mine
Le secteur chimique belge illustre parfaitement les enjeux. Il s’agit de l’un des écosystèmes industriels les plus intégrés et interdépendants au monde. Une seule perturbation dans l’approvisionnement d’une matière première de base peut provoquer une réaction en chaîne affectant des dizaines d’entreprises.
Dans un tel contexte, la prévisibilité est cruciale. Pas seulement la stabilité des prix, mais aussi la fiabilité politique et l’accès à des marchés alternatifs. Des accords commerciaux comme le Mercosur créent précisément le cadre dans lequel les entreprises peuvent planifier, investir et mieux maîtriser les risques.
Compréhension pour l’agriculture, mais besoin d’équilibre
Qu’il n’y ait aucune ambiguïté : les préoccupations des agriculteurs sont réelles et méritent d’être prises au sérieux. La souveraineté alimentaire, une concurrence équitable et des normes élevées en matière d’environnement et de bien-être animal sont des priorités européennes légitimes. Par ailleurs, la recherche a démontré de manière incontestable que la mondialisation produit aussi des perdants. Nous ne pouvons pas les ignorer.
En même temps, nous ne pouvons pas réduire le débat à un jeu à somme nulle entre agriculture et industrie. L’Europe a besoin des deux. Sans entrer dans le détail de leurs effets concrets, les clauses de sauvegarde ajoutées, les mesures miroir et les moyens supplémentaires prévus pour la Politique agricole commune montrent que l’accord n’est pas aveugle à ces sensibilités.
La question n’est donc pas de savoir si le Mercosur est parfait. La question est de savoir s’il vaut mieux, dans le contexte géopolitique actuel, travailler avec des règles, des accords et des mécanismes de freinage, plutôt que de ne disposer d’aucun cadre et de laisser les dépendances stratégiques continuer à dériver.
La proactivité n’est plus un luxe
Ce qui m’inquiète le plus dans ce débat, c’est que de nombreuses entreprises — et, par extension, les décideurs politiques — continuent d’aborder les risques géopolitiques de manière réactive. On agit uniquement lorsque la perturbation se produit effectivement. Il est alors souvent trop tard.
Le Mercosur est une occasion d’agir de manière proactive. De choisir consciemment, en tant qu’Europe et en tant qu’industrie, davantage de résilience, de diversification et d’autonomie stratégique. Non pas contre quelqu’un, mais dans l’intérêt de notre propre avenir économique.
En ce sens, cet accord est moins un traité commercial qu’un test de résistance pour l’Europe elle-même. Sommes-nous capables de dépasser la politique de court terme et d’aborder les chaînes d’approvisionnement telles qu’elles sont aujourd’hui : un élément essentiel de notre sécurité géopolitique et économique ?
Chez Möbius, nous constatons chaque jour l’ampleur de l’impact de ces choix sur les entreprises. Le Mercosur n’est pas un dossier symbolique idéologique. C’est un levier stratégique. Et dans le monde d’aujourd’hui, nous ne pouvons pas nous permettre de le laisser nous échapper.