La Conférence interministérielle Santé publique (CIM) a récemment reçu le rapport final sur la réforme du paysage hospitalier belge. Ce rapport propose un modèle structuré autour de quatre types d’établissements de soins, fondé sur deux principes clés : la cohérence institutionnelle et la collaboration.
Il confirme une réalité largement reconnue dans le secteur : notre système de soins évolue au cœur d’un paradoxe préoccupant. Alors que la pénurie de personnel s’aggrave, les institutions de soins se livrent une concurrence de plus en plus marquée pour attirer les mêmes professionnels. Sur le terrain, cela se traduit par des situations inefficaces : plusieurs prestataires de soins à domicile interviennent dans la même rue au même moment, alors que d’autres zones ne sont plus desservies. De leur côté, les hôpitaux recrutent dans un vivier infirmier presque épuisé, tandis que différentes organisations — parfois issues de secteurs distincts —développent des expertises parallèles qui se chevauchent inutilement.
Le résultat ? Une dispersion des ressources, une pression accrue sur les équipes et une inefficience opérationnelle qui deviennent intenables dans un contexte de pénuries structurelles.
Notre système de santé, construit au fil du temps avec de louables intentions, s’est progressivement fragmenté. Il ne correspond plus à ce que nous concevrions si nous pouvions repartir d’une feuille blanche. Les institutions fonctionnent encore largement en silos : chacune organise ses services, planifie ses capacités et gère son recrutement dans les limites de son propre périmètre. Des initiatives comme les zones de première ligne ou la planification stratégique régionale existent, mais elles demeurent trop souvent théoriques ou insuffisamment coordonnées, faute d’une gouvernance partagée.
Le Quintuple Aim comme boussole commune
La fragmentation actuelle entraîne une sous‑utilisation des infrastructures, des investissements redondants, une perte d’économies d’échelle qui entrave la réalisation du Quintuple Aim (qualité des soins, expérience patient, conditions de travail, réduction des coûts, équité).
Pour progresser, il est essentiel d’adopter une approche inspirée de la chaîne de valeur, déjà éprouvée dans l’industrie : anticiper plus précisément les besoins grâce aux données et optimiser l’ensemble du processus de soins. Dans notre secteur, cette démarche passe par une planification capacitaire intégrée, à l’intérieur d’un hôpital comme entre plusieurs institutions. Cette approche permet déjà des gains de 10 à 20 % dans une seule structure ; appliquée à l’échelle régionale ou transmurale, elle offre un potentiel bien plus important.
Courage et volonté : moteurs du changement
La transformation nécessaire ne repose pas sur une nouvelle vague de fusions, mais sur une évolution profonde des mentalités : passer d’un modèle fondé sur la concurrence à un modèle basé sur la coordination et la coopération. Le rapport de la CIM insiste à juste titre sur la nécessité d’une organisation géographique plus cohérente et d’une répartition plus rationnelle de l’offre de soins.
Des leviers concrets existent déjà :
-
une planification plus intégrée du personnel entre institutions,
-
un renforcement des collaborations au niveau des régions de soins,
-
une réduction du recours à l’intérim grâce à une anticipation plus fine ou à des accords de flexibilité entre acteurs.
Cette évolution implique également de collaborer à l’échelle des régions de soins et d’aligner l’offre sur la demande, en s’appuyant sur des modèles de gestion partagés et des données communes.
La transformation ne dépend pas uniquement des autorités. Les directions et les conseils d’administration jouent un rôle majeur : ils doivent accepter de penser au-delà de leurs propres murs. Tous les hôpitaux ne doivent pas offrir toutes les spécialités, et toutes les organisations de soins à domicile ne doivent pas couvrir les mêmes quartiers. Pour réussir, des modèles de collaboration innovants et une gouvernance adaptée sont nécessaires afin de soutenir, et non freiner, les initiatives conjointes.
Construire ensemble un système résilient
Les soins de santé ne sont pas une compétition, mais une mission collective. En renforçant la planification, en mutualisant les ressources et en consolidant les collaborations, nous pouvons offrir des soins plus efficaces, réduire la pression sur les professionnels et améliorer durablement la qualité du service rendu au patient.
L’avenir de notre système de santé réside moins dans la concurrence que dans une responsabilité partagée, portée par une vision commune d’un système résilient, cohérent et centré sur le patient.
Cet article a été publié en néerlandais dans Artsenkrant.
Complément : collaboration dans les soins
Peter Willen analyse la question des fusions dans le secteur de la santé dans un épisode de notre podcast Koffie & KPI’s. L’épisode est disponible ici (en néerlandais).